L’impossible mémoire de Tiananmen

Le 4 juin 1989, les soldats chinois écrasaient dans le sang les manifestations citoyennes de la Place Tiananmen, à Pékin. 25 ans plus tard, la réécriture de l’histoire a fait son œuvre. Et la mémoire de ces événements, si déterminants pour le pays, est toujours interdite.

Tiananmen est une plaie ouverte dans l’histoire chinoise, que le pouvoir impose de ne pas voir et de ne pas sentir. Le grand traumatisme remonte au 4 juin 1989. Cette nuit-là, les soldats ont abattu ou écrasé sous leurs chars entre 700 et 2000 manifestants. Partie d’un mouvement étudiant, la mobilisation citoyenne avait réuni au fil des semaines des millions de Chinois. Issus de toutes les corporations, ils dénonçaient la corruption et le manque de liberté politique d’une société minée par la propagande et corsetée par le Parti communiste.

Le peuple sidéré

Une telle violence de leurs autorités contre eux-mêmes, les citoyens chinois ne s’y attendaient pas. « L’armée avait toujours eu pour unique mission de les protéger de leurs ennemis extérieurs » explique la sinologue Marie Holzman, qui a créé l’association Solidarité Chine après les événements. « Sidérés, ils ont compris ce jour-là qu’ils pouvaient eux aussi être considérés comme des ennemis. Ils ont saisi avec effroi de quoi leur régime était capable pour garder le pouvoir. »

Très vite, la réécriture de l’histoire s’est mise en marche: les autorités politiques avaient-elles réprimé dans le sang des aspirations démocratiques? Non, elles avaient au contraire sauvé la Chine du chaos et du désordre social! Le matraquage médiatique rythmait les arrestations et les condamnations, y compris à mort, de ceux qui avaient soufflé sur les braises du « Printemps de Pékin ». Le peuple a progressivement oublié ses héros, devenus des criminels.

Une terreur intériorisée

« La répression n’a pas cessé depuis 1989, explique Marie Holzman. Elle a instauré une terreur intériorisée, qui génère l’autocensure, puissant adversaire de la mémoire collective. » Les Chinois ne veulent pas, ne peuvent pas ou ne doivent pas parler de ce qui s’est passé dans leur pays ce printemps-là, surtout aux plus jeunes. Une question sur les faits ou l’activité militante d’un proche, et sa carrière universitaire peut-être com- promise. Il faut aussi faire attention à ses recherches sur Internet.

Depuis 25 ans, le peuple a enfoui ce douloureux secret au fond de lui-même. Mais ignorer la source du traumatisme n’enlève rien à sa force ni à ses effets dévastateurs. « La majorité des Chinois a renoncé à participer au débat social, ana- lyse la sinologue, mais a massivement investi la sphère économique. Les autorités ont poursuivi le mouvement d’ouverture après 1989, avec ce message implicite: “A vous, l’économie. A nous la politique”. »

Et la jeune génération, cosmopolite et polyglotte, a bien intégré cette réalité. Si vous l’interrogez sur le massacre de Tiananmen, elle vous répondra sûrement qu’elle ne sait pas.

Article publié dans la rubrique « Le pourquoi du comment » du n°21 d’AJ!, le journal des jeunes d’Amnesty France (juin 2014)

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